Interview issue de RFI Musique.


BERTRAND BURGALAT
Polymorphe musical

Paris, le 14 mars 2001 - Fondateur du label Tricatel, auteur-compositeur, arrangeur, producteur, il ne manquait plus que l'album solo au répertoire de Bertrand Burgalat. C'est chose faite avec The Sssound of mmmusic (Virgin/Source). Une échappée mélancolique qui explore le paysage sonore, sans jamais quitter le chemin de la pop gainsbourienne. Un autre côté de la French touch ?

Bertrand Burgalat est né à Bastia en 1963. En gamin précoce, il commence le piano à l'âge de six ans et découvre Pink Floyd en concert à dix. Trois ans plus tard, il est traumatisé par un live de Kraftwerk et s'achète dans la foulée un piano électrique Fender. BB multiplie alors les expériences avec des groupes rock et jazz. Les collaborations ne sont pas évidentes, le père de Bertrand est sous-préfet et il doit déménager au gré des affectations tous les deux ans.
En 1987, on le présente aux agitateurs culturels slovènes Laibach. Bertrand bluffe un peu et il est choisi pour produire le disque. L'album sort sur Mute, le label de Depeche Mode ! Mais après Laibach, c'est la claque, Bertrand n'a pas de projets et le milieu des maisons de disques est cynique. Pourtant, il ne tarde pas à remonter la pente. Il tourne avec Jad Wio, rencontre Samir Birnbach de Minimal Compact pour un album qui sort sur le label Crammed. Depuis, Bertrand est compositeur et metteur en sons pour une large palette de musiciens, de Renegade Soundwave à Houellebecq en passant par Katerine et la Japonaise Kahimie Karie. En 1995, il fonde le label Tricatel. A l'époque, il s'agissait surtout de créer une structure pour envoyer des factures. Aujourd'hui, Tricatel est un des labels les plus florissants de la scène indépendante française. Voilà pour l'Histoire.

Après avoir produit, arrangé et composé pour un large éventail d'artistes, vous sortez votre premier album solo. Ça vous procure de nouvelles sensations ?

Je ne suis pas très à l'aise, parce que le statut du mec accompagnateur, arrangeur, c'est assez pratique parce que ça permet de multiplier les expériences, d'essayer des choses sans trop se poser de questions, on se sent plus libre. Le statut de "frontman", c'est autre chose, ça m'effraie un peu. Mais attention, j'adore faire la promotion, ce ne sont pas les obligations qui me dérangent. Je suis content d'avoir fait ce disque, je suis très content qu'il sorte, mais je suis encore tendu, sur scène je n’arrive pas à me décoincer complètement.

Pourquoi avoir fait ce pas ?

J'ai toujours fait des albums par procuration, à travers la volonté d'autres personnes. Quand on est livré à soi- même, c'est plus difficile, mais je crois que j'avais envie d'aller au fond de certaines obsessions et de m'en délivrer. Tout ce côté un peu scolaire et mélancolique que j'essaie de mettre dans d'autres morceaux, là c'était l'occasion d'y aller à fond, sans artifices. Par exemple il y a sur l’album des choses plus hypnotiques que j'ai moins l'occasion d'explorer quand je compose pour d'autres artistes, parce que je n'ai pas envie de leur imposer des instrumentaux. Et là, j'étais plus libre pour explorer ce côté plus linéaire, plus psychédélique, sans vouloir faire un revival bien sûr. Mais je ne voulais pas faire un disque de producteur, genre on va montrer tout ce qu'on sait faire avec les cordes.

Qu'est ce qui a changé au niveau des méthodes de travail ? Ce n'est pas un disque de producteur comme vous le dites, c'est donc davantage le côté artistique qui a primé ?

Si ce disque avait été pour quelqu'un d'autre, je pense qu'en tant que responsable du label (Tricatel, ndlr), je me serais dit, on va essayer de trouver de l'argent pour le financer, l'organiser comme ci, comme ça. Ce disque-là, je l'ai fait sans budget préalable, un peu à tâtons, quand j'avais la possibilité matérielle de faire quelque chose. C'est un disque qui est peut-être plus austère du coup, parce que je l'ai fait avec les moyens du bord, à une époque où j'avais des problèmes de santé, je voyais très mal, j'étais devenu quasiment aveugle donc en studio, c'était assez pénible. Les boutons sur mon sampler étaient trop petits, je ne voyais pas les boutons. Donc j’ai utilisé beaucoup d’instruments. C'est marrant parce que d'habitude, on dit que ce sont les feignants qui utilisent les samplers, mais moi c'était l'inverse, c'était trop fatiguant.
Mais justement, ce qui m'intéressait, c'était de jouer de ces contraintes et de les utiliser comme un aiguillage. Vu qu'à présent, on a trouvé un distributeur pour nos disques, ça aurait été assez tentant de tout reprendre à zéro, et de mieux le faire, mais j'ai voulu garder le côté maladroit et spontané du disque. Si on avait tout recommencé, je suis pas sûr que ça aurait été mieux.

On retrouve un son pop sixties qui est sur un grand nombre d'albums que vous avez produit.

J'ai un rapport ambigu avec la pop, parce que j'aime le côté triste et mélancolique sous enrobage gai. Quand j'écoute des choses directement tristes, ça ne me fait pas grand chose, tandis que quand j'écoute Vladimir Cosma, là, ça me touche ou encore les Kinks et Smokey Robinson. C'est gai à la surface, mais en dessous, c'est d'une tristesse et d'une dureté...

Il y a des invités sur l’album, Philippe Katerine, l’Américaine April March. Il y a une famille pop qui partage votre approche de la musique, en France et à l’étranger ?

Ce n'est pas prémédité, mais il y a une petite microsociété, même si on joue différemment. Par exemple, les Japonais jouent très vite, les Allemands du label Bungalow sont beaucoup plus club. Mais c'est un plaisir de collaborer avec les autres, parce qu'en général, entre musiciens, c'est très compétitif. Il y a beaucoup de musiciens qui entendent quelque chose qu'ils aiment, ils ne vont pas en parler, mais il y en a d'autres, qui résonnent autrement. Ça se traduit dans un premier temps par une conversation, et parfois par des collaborations.
Et il faut dire qu'on est un peu dans la marge, underground, on se serre les coudes. Un label comme Bungalow sort une compilation de mes morceaux en Allemagne, moi je fais la même chose avec leurs disques en France.

Comment se passe le choix des textures sonores ? Est-il réfléchi ou plutôt spontané ?

Le choix n'est pas préalable. Pour un projet de ce type, j'utilise le studio. Il faut savoir que dans le studio qu'on a chez Tricatel, il y a beaucoup d'instruments, donc j'improvise beaucoup, je joue, et ensuite j'enlève, je travaille plus par soustractions. Je vais essayer une prise de guitare, et puis je vais me dire tiens, il y a la couleur que je recherche juste sur cette mesure là, je vais la garder.

Le mot "couleur" revient souvent dans vos propos, l'album d'April March s'appelait Chrominance décodeur. Pourquoi ?

En fait, je cherche encore. J'aime bien citer les couleurs sonores qui me plaisent, je n'ai pas envie de les cacher. Ce serait assez tentant de les sortir de leur contexte, de les moderniser, de mettre des "breackbeats" et d'en faire autre chose. J'étais un peu traumatisé par le son de basse de Serge Gainsbourg sur 69 année érotique, et j'utilise ce son comme une citation, j'utilise ce son de basse comme un sample. Ce qui m'intéresse parfois, c'est d'arriver à une juxtaposition de couleurs, de choses qui peuvent venir d'univers très différents, et d'essayer de les mettre ensemble. Et l'avantage quand on ne sample pas, c'est qu'on est moins dépendant, harmoniquement je peux aller où je veux, je ne suis pas prisonnier.

Vous parler de dépendance, vous pensez que certains modes de production peuvent enfermer ?

Moi j'aime bien l'anachronisme. En général je suis assez méfiant, parce que dans chaque période, il y des types de production. Dans les années 80, c'était les grosses batteries, après il y a eu les guitares à la Cure, ensuite les boucles trip hop etc. Ça rend un disque attrayant quand il sort, mais c'est aussi ce qui fait qu'on s'en lasse vite en général. Donc moi, j'ai tendance à prendre le contre-pied des modes et des époques, peut-être trop systématiquement parfois. En même temps, c'est peut-être ce qui m'a sauvé à l'époque où mes disques mettaient cinq ans à sortir. Si j'avais trop collé aux modes, j'étais cuit. Ce n'est pas par un côté rétrograde mais en général ce qui m'énerve dans ce qui sort, c'est le côté on prend des trucs du passé et on le masque un peu. J'aime beaucoup la musique électronique et la house, mais quand j'écoute de la house, j'entends surtout de la disco numérisée, je vois rien de moderne là-dedans.
J'utilise un magnéto numérique, mais je l'utilise comme un magnéto normal. Je n'ai pas toutes les possibilités du Protools (logiciel de montage sonore, ndlr). Je trouve que l'informatique est forcément attrayante, elle multiplie les possibilités de montage, mais je trouve que ça standardise trop, on ne peut plus rien faire contre, de la même façon que Photoshop a révolutionné l'image. Ils retouchent tout, tout est parfait. Pour les vieux disques de rock, c'est la même chose. Ils sont remontés au Protools, et aujourd'hui même les albums live sont remasterisés et réharmonisés. Ça change notre oreille. L'autre jour, j'écoutais Léo Ferré, j'avais l'impression qu'il était faux du début à la fin. Mais c'est juste une voix humaine, on n'est plus habitué, c'est tout.

Comment se passe la gestion du Label Tricatel, vous parvenez à jouer avec les contraintes des labels indépendants ?

Le côté écurie est très romantique, mais les labels indépendants qui durent ont souvent une locomotive. Le label F-communication avait Laurent Garnier, Saravah a permis à Barouh de sortir plein de trucs difficiles ou encore Mute avec Depeche mode, et nous, on n'a pas ça. Pourtant, on aimerait bien avoir un groupe qui tire un peu le reste, qui nous amène de la trésorerie.

Et pourquoi pas Bertrand Burgalat comme locomotive ?

Pas encore, ce n'est pas avec la vente de mes disques qu'on va s'acheter des Rolex.


Propos recueillis par Nicolas Champaux